Nous sommes à deux semaines du premier tour des municipales. Quand surgit en voiture, sur cette petite place de ce minuscule village de la Haute Vienne, un homme d'une soixantaine d'année, accompagnée d'une femme beaucoup plus jeune. Ils ont dans les mains des petites liasses d’enveloppes format A5, qu'ils commencent à distribuer dans toutes les boîtes aux lettres.
Mon hôte, que je présenterai comme un militant de dizaines d'années de luttes, revenu de tous les mouvements d'extrême gauche au point de créer le sien, un rouge de chez rouge comme il dit lui même, les apostrophe.
"Bah ! Viens boire un coup là, viens te présenter ! Jette pas juste ton tract, viens m'expliquer !"
Le type finit par accepter et grimpe les marches qui l'amènent à la terrasse, suivi de la femme, dans son ombre. Le retraité modèle, propre sur lui, anodin. Bonjour cordial, refus cordial d'un verre, pas le temps, ohlala, on en a plein à distribuer encore ohlala. Cordial, jusqu'à ce que mon pote ouvre l'enveloppe pour en sortir un tract Bleu Marine. Une légère tension s'installe.
"Ah mais c'est toi qui te présente pour le FN, ok..."
Et le type commence à réciter sa prose poujadiste, rien d'étonnant, rien de nouveau. Quand mon pote l'interpelle sur un point précis relatif à un tract un peu plus ancien.
"Ouais, mais tu sais, ce que j'ai pas aimé dans ton dernier tract là, c'est cette histoire sur le tunisien qui t'aurait jeté des pierres sur ta maison et cassé des tuiles. Qu'est ce qu'on en a foutre qu'il soit tunisien ? Un con c'est un con, peu importe ses origines." Et croyez moi, par chez nous, il y beaucoup plus de cons que d'immigrés.
Le ton monte, le volume aussi, et les pousse-café n'ont jamais aidé au flegme. La compagne de mon pote sent le vent venir et appelle tout le monde au calme. Pendant le "débat" qui dura à peine deux minutes, j'observais la femme, qui affichait un sourire béat sans dire un mot. Une trentaine d'année maximum, d'origine asiatique. Et tout à coup, l'homme dit ceci :
"C'est plus les arabes le problème, c'est les chinois. Parce que c'est eux qui vont devenir les maîtres du monde. Mais moi, j'ai tout prévu. C'est pour ça que je suis allé la chercher là bas ma femme, comme ça, quand ils vont nous envahir les chinois, quand ils viendront pour s'installer dans ma maison, et ben ils verront qu'il y a déjà une chinoise dans mon lit, et ils me foutront la paix."
J'ai été pris d'une nausée tout à fait nouvelle, en imaginant le parcours de la pauvre fille, que ce porc avait certainement été acheter en Asie, nouvelle grande mode chez les lecteurs du Chasseur Français. J'ai compris son sourire, celui de la gène occasionnée par l'incompréhension de la langue. J'ai imaginé sa vie, son putain d'enfer déguisé en nirvana, à faire la bonniche pour ce phallocrate raciste. J'ai imaginé, mais pas trop longtemps, j'avais envie de bien finir mon week-end. Ils sont repartis sans avoir reçu le moindre coup de pied au cul, la moindre insulte, ni même la plus petite vanne, tant la sidération nous avait coupé les pattes, la langue, l'humour. Et j'ai décuvé aussi sec. Mais la gerbe ne m'a pas quittée jusqu'au lendemain.
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