mercredi 27 novembre 2013

Toi toi mon cul #1

Toi, qui a un bon petit boulot peinard, et qui pratique la musique pour tes loisirs.

Toi, qui n'a pas besoin de la musique pour vivre ou nourrir ta famille, toi qui ne tire rien d'autre que du plaisir de tes concerts.

Toi qui casse les prix de vente des spectacles par dix, voire accepte de jouer gratos, il faut que tu prennes conscience que tu es responsable de la précarité dans laquelle plongent de nombreux artistes depuis quelques années.

Toi, qui considère que chaque jour est une fête de la musique.

Toi qui considère que les patrons de bars, de café concert, et même des SMACs ont raison de ne pas se laisser arnaquer par ces traînes savates d'intermittents qui veulent être tout le temps déclarés, même si déjà ce n'est que des clopinettes.

Toi qui ne comprendrais pas que je me mette à faire ton travail de comptable ou de boucher, à moitié prix, pour mes loisirs.

Toi qui solde notre avenir pour ta jouissance personnelle.

Toi qui brade des années de recherche, de création, au profit de tes reprises pourries.

 Toi qui participe au nivellement par le bas de la qualité de la scène française, te rendant complice des programmes de télé réalité et de la starification de la médiocrité.

Toi qui m'assassine, moi et mes semblables.

Toi qui t'essuies les pieds sur nos rêves.

Toi qui te torche le cul avec nos heures passées à chercher de quoi alimenter l'imaginaire des autres.

Toi qui n'est rien d'autre qu'un serviteur docile de la société du spectacle, mort celui là.

Je te maudis. Du plus profond de mon égoïsme. Car moi aussi.

samedi 12 octobre 2013

L'orage

C'est à cause de l'orage, y'a plus rien à la télé qu'on vous dit, ça marche plus, qu'elle m'a dit, c'est en panne...


Vous avez qu'à regarder venir l'orage à la place, c'est quand même autre chose. Ça oui, c'est autre chose. C'est pas pareil je le nierai pas. Mais je m'en fous moi de l'orage, je veux la télé.


Même si y'a rien, de la neige ou la mire, c'est toujours mieux que regarder l'orage.


Parce que ça fait pas penser, la télé, ça vide, ça endort les deux hémisphères, ça repose. La télé ça fait s'oublier, ça fait oublier, c'est de l'oubli en boîte pré-digéré avec anxiolytique intégré.


Parce que l'orage, ça fait gamberger, ça fait se rappeler, ça fait se sentir vivant, mais moi, je ne veux pas, je ne veux plus et de toute façon je ne pourrai bientôt plus alors autant m'habituer.


Regardez venir l'orage qu'elle m'a dit . Encore une qu'à du bol que je sois cloué dans ce lit. Mon pied au cul qu'elle aurait prit. Et puis vous pensez qu'elle m'aurait laissé la télécommande ? Non non y'a plus rien à la télé, ça sert à rien de l'allumer. Et si je veux l'allumer quand même, si je veux juste me laisser bercer par le souffle du rien, par son sifflement discret, pourquoi je ne pourrai pas ? Parce qu'on ne peut pas regarder rien ? Parce que quand il n'y a plus rien il y a moins qu'avant ? Et pourtant, moi j'ai bien l'impression de contempler béat le spectacle du néant, on ne peut pas faire moins, et c'est bien ça qui me plaît. Ma propre abîme ne m'en semble que moins profonde. J'allume la télé pour mieux m'éteindre.


Y'a plus rien à la télé, y'a plus rien à la télé, et comme si c'était de ma faute vous m'obligez à contempler le spectacle obscène de la nature, la toute puissance des éléments, l'étreinte du ciel et de la terre, ce mouvement incessant, une danse de pluie féconde porteuse de promesses vaines, l'esthétique du chaos, la beauté pure et brute, la vérité de notre nature atomique, la flagrance de notre impuissance, et surtout de la mienne, incapable que je suis d'être seulement un homme, incapable que je suis d'être de ce monde là, incapable que je suis d'allumer tout seul la télé...


C'est trop lent un cumulonimbus. Ça va mettre des plombes. Je n'ai jamais aimé les orages à cause de ça, de leur latence, de cette manie qu'ils ont de ne jamais vouloir tomber au moment où on s'y attend, même si on s'y prépare, même si on s'y entraîne, même si on s'y conditionne, même si on anticipe. L'orage c'est le chauffard au coin du jardin d'enfant, ton pote qui baise ta femme, l'inspecteur des impôts, le cancérologue.


La télé a ceci de merveilleux qu'elle vous offre l'illusion de la surprise dans la plus pure banalité. Je ne connais rien de plus anesthésiant pour le mental, à part peut être la morphine. Mais d'une façon différente. La télé vous endort mais les yeux ouverts. J'ai parfois réussi dans cet état proche du coma éveillé, après des doses massives de programmes d'une délicieuse vacuité, à sentir physiquement s'effacer au plus profond de mon être, des petits morceaux de ma conscience. Et ça soulage. A chaque fois.


Je pourrai gueuler mais elle ne viendra pas. Je pourrai gueuler tant et tant que mes tripes en sortiraient par ma bouche mais elle ne viendrait pas. Parce qu'elle sait que moi c'est pas pour tout de suite, que moi c'est pour la télé, pas pour la solitude ou la douleur. Comme si cela n'avait aucun rapport, mais tout le monde gueule déjà à coté ! Entre ceux qui crèvent, ceux qui dérouillent, ceux qui suffoquent et ceux qui veulent la télé, les priorités sont vites établies. 

Je les comprends les infirmières. Elles sont comme tout le monde, elles ont leurs priorités. Mais moi, c'est la télé ma priorité.


Et elle aurait pu au moins me laisser la télécommande.

vendredi 27 septembre 2013

Sapin, chène ou naphtaline.

Un été de cercueils, couleur de merde. Pour les beaux jours tu sortiras ton barbecue, le crématorium a pris feu lors de la dernière cérémonie. Et la viande c'est trop cher. Et c'est pas bon pour c'que t'as. Il va falloir ranger tes jouets et changer de chambre.

La saloperie de la tête, quand on ne croit qu'au hasard, au chaos, c'est quand des évènements s'enchaînent irrémédiablement pour créer un sens, que l'on croit être le seul à comprendre, un message codé. Les messages ont bien tous un expéditeur, et jamais je n'admettrais qu'il puisse non être.

La saloperie de la tête c'est quand soi t'oblige à voir ton enfant mourir sous des coups de couteau, démembré, éviscéré, et que tu te réveilles avec l'empreinte invisible du manche dans la main.

La saloperie de la tête, c'est un océan qui rejette à son envie sur le rivage des échantillons de ce qu'on y a balancé par sacs bien pleins, mais qui a ses alizés, ses courants récurrents, ses tempêtes et ses banquises.

La saloperie de la tête c'est un tueur en série tapi au fond du cervelet, un zona avec des pattes, un psoriasis au moral. Et ça se traîne, comme une vilaine toux que l'on ne veut pas soigner. Et que l'on ne peut pas d'ailleurs.

La saloperie de la tête, c'est quand une bonne journée est celle passée sans une fois se demander comment on va crever.

La saloperie de la tête c'est la perte de la valeur de toute chose, quand plus rien n'a de saveur, plus d'attrait.

Et quand les autres se barrent c'est tout sauf une absence, c'est soi qui prend du poids, le poids de la dette que l'on a accumulée au fil des hommes et des jours, et tout ce que l'âme a pu tenter pour éloigner de la conscience cet état de fait vole en éclats graisseux, l'évidence revient à travers tout le corps, par tous les orifices même les pores de la peau, et pisse à gros bouillon et plus que la carotide d'un porc juste saigné.
 Le passé c'est un livre dont les pages se collent à jamais quand on les tourne, comme ces magazines à usage unique, malgré la qualité du papier glacé ou la chaussette sous l'oreiller qu'on a jamais ni le temps ni l'envie d'attraper. Les mains dans le mucus. Le passé a le poids d'un réel bien bétonné, l'avenir a l'immatérialité angoissante d'une brume âcre et pénétrante, insupportable incertitude autant que l'indéniable évidence.

Je ne connais rien de plus envahissant que le vide. Il s’immisce dans la moindre faille puis se dilate en sourdine. Il perce mon silence et piétine mes désirs.

Une horde de fantômes bien sagement alignés dans mon sillon, tous derrière tous derrière, autant d'actes manqués à ne plus regretter, autant d'excuses impossibles, autant d'avortements polymorphes, dansent dans mon foutu crâne, et attendent mon arrivée à la fête.

jeudi 22 août 2013

dimanche 4 août 2013

Aphorisme affligé #1

Le plus douloureux combat dans la vie d'un mégalomane, c'est celui d'accepter l'idée qu'il mourra tôt ou tard.

jeudi 18 juillet 2013

samedi 29 juin 2013

Aphorisme sans fondement #3

Le one man band est à la musique ce que la branlette est au sexe. De l'autosatisfaction.

jeudi 20 juin 2013

La pluie

La pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la flotte qui tombe du ciel la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie les averses la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie une ondée la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la bruine le crachin la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie une ondée une saucée la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie la pluie j'en peux plus et ça me fait culpabiliser.

lundi 3 juin 2013

C'est un veau.

Un des petits plaisirs de ma vie, c'est d'aller chercher ma gamine à l'école. Parce qu'au retour, on prend les petits chemins vicinaux, au milieu des prés et des étangs, on roule à dix kilomètres heure pour profiter du paysage, on s'arrête pour écouter les grenouilles, les oiseaux, pour dire bonjours aux ânes, aux chevaux, et aux vaches.
 Elle était campée sur mes genoux quand nous nous sommes arrêtés au bord d'un grand champ où jouaient et siestaient quelques très jeunes veaux surveillés par leurs rousses de mères. C'est beau un veau, c'est mignon, ça fait des bons de lapin et des ruades de cabri. C'est bon aussi le veau. Je pensais à divers rôtis blanquettes et je ne sais plus quelles sauces, quand un petit groupe de ruminants s'écarta, pour dévoiler un veau caché et couché dans les herbes. Un de ses congénères lui avait déféqué sur le crâne. La bouse coulait lentement en même temps qu'il donnait l'impression d'afficher un profond désarroi qu'il me transmit. J'ai décidé qu'il était l'heure de rentrer avant qu'il soit aveuglé par la merde.

dimanche 19 mai 2013

Du gras double.

Le gras double est une partie de l'appareil digestif du boeuf, une membrane entourant l'estomac semble t'il. La particularité de cette tripaille je crois est qu'elle est particulièrement viandarde. Contrairement à ce que son nom indique, le gras double ne l'est pas du tout, gras. Tripe goûteuse sans être forte comme de la tripe de porc.

 J'ai toujours cuisiné de deux façons différentes les tripes. Vin blanc-oignons-carottes, ou cumin-chorizo-fayots. Mais la consistance particulière du gras double, et son goût plus subtil, ont appelé autre chose. En bouche, la texture de cette viande, un peu ferme et puis tendre tout d'un coup, m'ont fait penser à la noix de St Jacques.

J'ai commencé par laver plus que de raison mon gras, dans de l'eau glacée et citronnée, en faisant infuser un bouillon de poisson, parfumé au poivre de sichuan, de romarin, d'aneth, de vin blanc sec. Le gras a ensuite cuit là dedans, peut être trois heures, jusqu'à la texture idéale de mâche, voire un poil trop mou. J'ai égouté et refroidit.

Une poêle, un bon beurre noisette, quand le beurre cesse de chanter dans la sauteuse, il est noisette, faire sauter le gras double pour bien le dorer, déglacer avec un appareil crème double, jus de citron, ciboulette et oseille.

Pleurer.

jeudi 16 mai 2013

Proposition #1

Nous sommes gouvernés depuis des décennies par tout un tas d'hommes et plus récemment de femmes tous très brillants. Et malgré tout nous sommes dans un merdier sans nom. Je me disais tout à l'heure, que le problème des politiques, c'est qu'ils sont trop intelligents.

Je propose de mettre au pouvoir des cons. Ça ne pourra pas être pire.

Du texte #1.

C'est bien un titre qui commence par "Du". Ça fait philosophe.

Un blog, c'est tout sauf de la littérature. J'en ai rien à cirer de la littérature. J'écris parce que j'aime ça, comme j'aime préparer des ris de veau ou une ratatouille, j'aime malaxer mélanger cuire, et goûter ce que ça donne. J'écris parce que les mots se bousculent. j'écris pour ordonner ma pensée, je voudrais écrire sans m'en rendre compte, comme pour respirer.

L'avantage d'être un inculte, de n'avoir aucun référent, c'est que l'on peut créer sans entrave, sans chercher à se placer ici ou là, sans objectif, juste par besoin. Je ne cherche pas à faire mieux que Coste quand je pisse dans la neige. Je pisse c'est tout. Et le papier torche les mots de l'encre plume.

lundi 13 mai 2013

Aphorisme sans fondement #2

Le sens de la vie n'est pas dans le malheur des autres.

Exempté.

Comme tous les garçons de ma génération, j'ai été redevable à mon pays de naissance du service dit militaire. Pour ceux dont le concept est inconnu en raison de leur jeune âge, il faut expliquer que cela consistait à donner au minimum dix mois de sa vie, pour aller jouer au soldat dans divers parcs d'attractions crées par l'armée, voire sur le terrain, à la vraie guerre. Tout l'enjeu pour un jeune feignant d'étudiant comme moi, se pensant antimilitariste, était dans l'absolue nécessité d'échapper à cette obligation, comme à la plupart d’entre elles d'ailleurs à cette époque. Différentes alternatives étaient disponibles, du service civil effectué chez les pompiers, la gendarmerie, que sais je encore d'enthousiasmant, à l'objection de conscience, qui faisant de vous un honteux réfractaire à l'utilisation des armes vous triplait presque votre temps de service que vous pouviez effectuer au mieux, comme un de mes amis, dans un centre d'expositions d'art contemporain, au pire, comme un autre ami, dans un centre d’équarrissage municipal.

Il y avait cependant des moyens connus pour échapper à cette corvée patriotique, divers motifs de se faire réformer. Les raisons médicales étaient les plus courantes, pieds plats, asthme, mauvaise vue, problèmes cardiaques, de dos etc... mais je jouissais d'une excellente santé malgré une certaine disposition précoce à l'embonpoint. Notons que le handicap mental n'a que rarement été considéré comme un frein à la carrière de militaire, alors que les troubles psychiques, même « seulement » névrotiques ou sociaux, comme l'homosexualité par exemple (sic), étaient pris en compte avec un certain sérieux. Il paraît logique, même pour un militaire, de considérer a priori qu'il est dangereux de confier un FAMAS à un déséquilibré, même sous contrat avec le ministère de la Défense. Et c'est sur ce tableau ci, que j'ai décidé de jouer.

Les « présélections » étaient organisées dans des casernes où tous les jeunes appelés étaient soumis à des tests théoriques et physiques, pour déterminer dans quelle branche particulière ils pourraient être le plus utile, ou le moins emmerdant selon les cas. On appelait ça « les 3 jours », même si cela ne durait que 24 heures. Presque tout se jouait pendant cette journée. Apte ou inapte. Un certain nombre de mes potes plus âgés que moi avaient déjà passés ces épreuves, certains à leur grand désespoir avec grand succès, mais d'autres avaient réussi à berner l'administration militaire et à se faire réformer, en se faisant passer pour « instable », suicidaire, fou de guerre, toxicomane ou autres dangereux sociopathes. C'est à partir de leurs témoignages que j'ai élaboré ma propre stratégie. Quinze jours avant l'appel j'ai cessé de me laver,et de changer de vêtements, j'ai considérablement augmenté ma consommation d'alcool, et diminué mes heures de sommeil. La veille de l'appel, j'ai passé la nuit à boire et à vomir du whisky dans la rue, j'ai dormi un peu sur un banc, et suis allé me rendre aux autorités compétentes au petit matin.

Je me suis présenté à l'heure, titubant et puant, le teint jaune et les cernes crasses comme jamais, sans ma convocation, sans papiers d'identité, juste une vieille carte de sécu froissée. Autour de moi, dans un grand hall qui aurait pu être celui d'un hôpital s'il n'avait pas été marron et kaki, des dizaines d'autres appelés, une grande majorité très excitée bavarde et bruyante, une minorité silencieuse et anxieuse. La voix d'un militaire a résonné dans le hall puis dans ma tête douloureuse parce qu'un militaire ça parle très fort la plupart du temps.

-Alors écoutez bien !........ SILENCE!...... Vous allez former deux rangs, pour faire la queue, et remettre votre convocation à ce comptoir. Munissez vous de votre carte d'identité. Ensuite, vous serez appelés par groupes pour vous rendre aux différentes salles d'examens. En attendant vous restez ici et vous attendez !

J'ai regardé le défilé sans bouger de mon siège. Ils ont tous fourni ce qu'on leur demandait, puis ont effectivement été appelés et ont disparus les uns après les autres par une grande porte cochère au fond du hall. Je suis resté seul. Près d'une heure. J'ai donc entrepris pour passer le temps la lecture des nombreux prospectus et brochures à disposition, tous destinés à m'informer sur d'éventuelles filières dans les différents corps armés, mais le plaisir relatif que me procura cette littérature illustrée me poussa à finalement fabriquer avec, une série d'avions en papier, que j’alignais avec méthode le long des fenêtres, jusqu'à ce qu'un cri me sorte de mon délire.

-Mais qu'est ce que tu fous là toi ? C'était le type qui était revenu à son comptoir.
-Euh ben, j'ai pas été appelé.
-Quoi ? C'est quoi ton nom ?
-Michelet.

Le type inspecta une liste.

-Ah ben t'es pas dessus. T'as donné ta convocation ?
-Ben non.
-Hein ? Et pourquoi ?
-Je l'ai pas.
-Quoi ?! Oh putain... Bon, on va te faire passer avec le prochain groupe qui arrive dans une heure. Donne moi ta carte d'identité.
-Je l'ai pas.
-Quoi ?!!

Il faut croire qu'il était un peu dur d'oreille. Il reprit.

-Mais c'est quoi ce mec ? T'as rien d'autre comme papiers ?

Je lui tendis ma carte de sécurité sociale.

-Ah non mais laisse tomber là... Attends...

Il décrocha son téléphone, expliqua mon cas, attendit une réponse, raccrocha.

-Bon alors tu passes la porte là, tu prends à gauche et tu rentres dans le 3ème bureau à droite, on va vérifier ton identité. Allez !

Je passais la porte cochère, pris volontairement à droite et me mis à arpenter penaud un immense couloir régulièrement rythmé de portes à demi vitrées jusqu'à ce que retentisse un « Hé toi ! ». Je me retournais pour me retrouver face à un gradé. Un gradé c'est un militaire mais avec beaucoup plus de badges.

-Mais qu'est ce que tu fous là ? qu'il dit un brin énervé.

J'expliquai en bafouillant. Le type me pressa jusqu'au bon bureau où on me posa les questions nécessaires pour établir que j'étais bien moi même, alors que j'étais persuadé du contraire vu ce qui coulait encore dans mon sang, puis on m'informa que je passerai avec la prochaine vague, que j'avais juste à retourner dans le hall et attendre qu'on m'appelle enfin. Sur le très court chemin du retour je me perdis exprès à nouveau, et me fit rattraper par le même gradé, sérieusement agacé cette fois, qui me ramena dans le hall en me traînant par la capuche de ma gabardine, me gratifiant d'un « Il m'a l'air gratiné celui là. »

Une demie heure plus tard j'avais donc suivi un groupe et l'on nous avait menés dans ce qui ressemblait à une salle de classe. On nous fît répondre à QCM bleu, dont je ne me souviens plus du contenu exact, car toute mon attention n'était portée que sur les questions essentielles à ne pas manquer quand votre but était d'atterrir devant le psychiatre. Alcool : oui. Quotidiennement : oui. Drogue(s) : oui oui. Suicide(s) : oui. Et cela n'a pas raté. Dix minutes plus tard, j'ai été sorti du groupe, et accompagné à l'infirmerie. Dans la salle d'attente, attendaient avec moi, un hydrocéphale, un type minuscule avec les yeux injectés de sang enfoncés dans le crâne, un type banal avec un sweater rouge que je recroiserai plus tard, et un autre antimilitariste de mon acabit, à en juger par sa dégaine de hippie. Le premier entretien se déroula avec un infirmier psy, appelé lui aussi. L'interrogatoire fût des plus sommaires.

-Bon, tu fumes combien de pétards par jour ?
-Ben je sais pas...
-Bon ben je vais te proposer P4 au psychiatre, allez retourne dans la salle d'attente et attends qu'on t'appelle, suivant...

C'est à ce moment que j'ai compris pourquoi, on vous appelle un appelé. Vous passez votre temps à vous faire appeler. Le psychiatre était très différent de son assistant. Très protocolaire, très louvoyant, et j'ai commencé à flipper. Je lui ai déballé malgré tout, avec une pudeur feinte, par petits bouts, mon histoire préparée depuis des jours, mélangeant fiction et réalité ce qui me permit d'avoir d'authentiques pointes d'émotions. Après un court mais pesant silence, il me regarda droit dans les yeux et dit :

-Bien. Nous dirons que vous avez le bénéfice du doute.

À cet instant je jure devant tout ce qui m'est cher que j'ai entendu une fanfare à l'intérieur de ma tête. Il me tendit un papier et m'informa que je devais me rendre à tel bureau pour faire valider mes documents et que je pourrai partir. Et je ne me perdis pas dans les couloirs cette fois là. On me tamponna mon feuillet, non sans me titiller un peu. « Ah ouais, exempté ? T'es sûr de ça ? T'en es vraiment pas capable ? Ah ah ah asocial mais bien sûr... Tu sais que tant que j'ai pas signé c'est pas encore gagné hein ? Allez barre toi... » J'allais ensuite toucher ma solde (6 francs je crois), et c'est là que je recroisai le hippie. Il allait faire objecteur de conscience. Sans déconner ? Il était midi, il m'expliqua que l'on pouvait manger au mess avec les autres avant de partir. Ce que nous fîmes. Copieux mais bruyant poulet/purée arrosé de nombreux demis offerts par l'état qui me permirent enfin de sortir de ma gueule de bois. Sortis de là, nous partîmes attendre nos trains respectifs jusqu'en fin d'après midi, en dormant vautrés dans l'herbe d'un parc à proximité de la gare. On devait être en juin, je devais puer comme un cadavre de hyène, mais je me sentais heureux comme rarement.

Dans la rame où je m'étais installé, il y avait une majorité d'appelés au milieu des quelques lycéens et autres habitués de ce TER, mais qui eux étaient arrivés la veille, et avaient passé une nuit à la caserne. La plupart étaient à présent informés de leurs affectations et en discutaient. Certains dépités, d'autres enthousiastes, déjà clairement dans leur rôle de bidasse mégalo qui ne tire sa puissance que du groupe. On était pas loin du « paye ton cul salope ». Sur un strapontin à l'écart, je reconnus le type banal au sweater rouge de la salle d'attente du psy. Lui était arrivé en même temps que moi. Il tremblait de larmes et de trouille, la tête posée dans ses mains, les coudes sur les genoux. Au bout de quelques minutes, un groupe de jeunes moins excités et plus compatissants que les autres finit par le remarquer et vint lui parler. Ce que j'entendis de leur conversation peut se résumer ainsi : le gamin venait d'un bled et d'une famille complètement paumée, où l'armée était la seule chance de voir un peu de pays, ou de s'extraire de sa condition. Tous ses frères l'avait faite l'armée, et ils avaient pu passer les permis et tout ça, et à son retour il serait la honte de sa famille, parce qu'il avait été réformé. C'est pour cela qu'il pleurait. Et parce que son père allait lui mettre une branlée mémorable.

lundi 6 mai 2013

Aphorisme sans fondement #1

Le silence songe.

Rencontre #2

L'onglet.

L'imagination, j'aimerai pouvoir la mettre de coté tant elle flatte parfois mon misérabilisme.

 Je faisais quelques courses en préparation d'un barbecue d'été, de grands éclats de rires alcoolisés en perspective autour de quelques andouillettes grillées à point. Je tâtais dans ma poche les quelques billets destinés à régler la note d'une copieuse commande pour mes affamés amis, dans cette franchise de boucherie qui propose des paniers de bidoches variées.
 Devant moi, un petit vieux, autour des 70 ans, commande un "petit bout d'onglet". Voyeurisme réflexe, j'envisage le papi, modeste, très modeste. Mes yeux remontent jusqu'aux siens, au moment où le jeune boucher lui emballait son steak. Ils étaient amplis d'une reconnaissance indécente envers le commis, comme si le boutonneux apprenti lui offrait là un trésor inestimable qu'il ne méritait pas. Aux mercis vinrent se substituer la peine et la douleur dans son regard. La douleur de celui qui sait reconnaître l'exceptionnel qui devrait être ordinaire. La douleur de celui qui se demande pourquoi il n'a droit qu'aux miettes. La douleur de celui qui ressent l'injustice comme une sensation. Les larmes me sont montées, empathie démesurément incontrôlable, l'appétit s'est perdu dans la compassion. J'ai regardé ses mains, dures de travail, blessées par la survie, de ces myriades de cicatrices qui signent le curriculum vitae de ceux qui en ont chié, en chient, et en chieront encore.

 Il a payé en petite monnaie, donnant à cette ferraille la valeur de son sang, puis a quitté le magasin. J'ai pris et réglé ma commande. Depuis, l'onglet a le goût de la buée dans ses yeux.

Rencontre #1

Ne pas m'imaginer que le hasard envoie des signes m'évite de devenir fou.

Hier, en ville, je m'arrête acheter des clopes dans un petit rade d'un quartier excentré, et me prend un café au comptoir. Derrière moi, une mamie galère à haute voix sur une grille de mots croisés.
-Cycle en 4 lettres, mais c'est pas possible, ça me bloque tout...
-Vélo peut être ? dis je.
-Ah ! Mais oui ! Oh merci mon petit !
Elle se lève et vient m'embrasser la joue. Moi qui n'ai plus de grand mère depuis longtemps, ça m'a mis tout chose.

Je reprend la bagnole, et quelques centaines de mètres plus loin, arrêté à un feu, une femme d'une trentaine d'année, marquée, s'approche de ma fenêtre ouverte et me demande si je peux l'emmener un peu plus loin. Il fait chaud, elle est enceinte jusqu'aux yeux. J'accepte. Au moment où elle monte dans la voiture, je sens cette puissante et prégnante odeur d'alcool, et je comprends soudain la cause de son étrange diction. Elle me guide jusqu'au pied d'un immeuble hlm. Au moment où elle descend, je finis par lâcher, mal à l'aise :
-Prenez soin de vous.
-Baaaah du bébé surtout quoi...

Je l'ai regardée partir chancelante. J'avais oublié la mamie. J'avais oublié mes mamies.