C'est à cause de l'orage, y'a plus rien à la télé
qu'on vous dit, ça marche plus, qu'elle m'a dit, c'est en panne...
Vous avez qu'à regarder venir l'orage à la place,
c'est quand même autre chose. Ça oui, c'est autre chose. C'est pas
pareil je le nierai pas. Mais je m'en fous moi de l'orage, je veux la
télé.
Même si y'a rien, de la neige ou la mire, c'est
toujours mieux que regarder l'orage.
Parce que ça fait pas penser, la télé, ça vide,
ça endort les deux hémisphères, ça repose. La télé ça fait
s'oublier, ça fait oublier, c'est de l'oubli en boîte pré-digéré
avec anxiolytique intégré.
Parce que l'orage, ça fait gamberger, ça fait se
rappeler, ça fait se sentir vivant, mais moi, je ne veux pas, je ne
veux plus et de toute façon je ne pourrai bientôt plus alors autant
m'habituer.
Regardez venir l'orage qu'elle m'a dit . Encore une
qu'à du bol que je sois cloué dans ce lit. Mon pied au cul qu'elle
aurait prit. Et puis vous pensez qu'elle m'aurait laissé la
télécommande ? Non non y'a plus rien à la télé, ça sert à rien
de l'allumer. Et si je veux l'allumer quand même, si je veux juste
me laisser bercer par le souffle du rien, par son sifflement discret,
pourquoi je ne pourrai pas ? Parce qu'on ne peut pas regarder rien ?
Parce que quand il n'y a plus rien il y a moins qu'avant ? Et
pourtant, moi j'ai bien l'impression de contempler béat le spectacle
du néant, on ne peut pas faire moins, et c'est bien ça qui me
plaît. Ma propre abîme ne m'en semble que moins profonde. J'allume
la télé pour mieux m'éteindre.
Y'a plus rien à la télé, y'a plus rien à la télé,
et comme si c'était de ma faute vous m'obligez à contempler le
spectacle obscène de la nature, la toute puissance des éléments,
l'étreinte du ciel et de la terre, ce mouvement incessant, une danse
de pluie féconde porteuse de promesses vaines, l'esthétique du
chaos, la beauté pure et brute, la vérité de notre nature
atomique, la flagrance de notre impuissance, et surtout de la mienne,
incapable que je suis d'être seulement un homme, incapable que je
suis d'être de ce monde là, incapable que je suis d'allumer tout
seul la télé...
C'est trop lent un cumulonimbus. Ça va mettre des
plombes. Je n'ai jamais aimé les orages à cause de ça, de leur
latence, de cette manie qu'ils ont de ne jamais vouloir tomber au
moment où on s'y attend, même si on s'y prépare, même si on s'y
entraîne, même si on s'y conditionne, même si on anticipe. L'orage
c'est le chauffard au coin du jardin d'enfant, ton pote qui baise ta
femme, l'inspecteur des impôts, le cancérologue.
La télé a ceci de merveilleux qu'elle vous offre
l'illusion de la surprise dans la plus pure banalité. Je ne connais
rien de plus anesthésiant pour le mental, à part peut être la
morphine. Mais d'une façon différente. La télé vous endort mais
les yeux ouverts. J'ai parfois réussi dans cet état proche du coma
éveillé, après des doses massives de programmes d'une délicieuse
vacuité, à sentir physiquement s'effacer au plus profond de mon
être, des petits morceaux de ma conscience. Et ça soulage. A chaque
fois.
Je pourrai gueuler mais elle ne viendra pas. Je
pourrai gueuler tant et tant que mes tripes en sortiraient par ma
bouche mais elle ne viendrait pas. Parce qu'elle sait que moi c'est
pas pour tout de suite, que moi c'est pour la télé, pas pour la
solitude ou la douleur. Comme si cela n'avait aucun rapport, mais
tout le monde gueule déjà à coté ! Entre ceux qui crèvent, ceux
qui dérouillent, ceux qui suffoquent et ceux qui veulent la télé,
les priorités sont vites établies.
Je les comprends les
infirmières. Elles sont comme tout le monde, elles ont leurs
priorités. Mais moi, c'est la télé ma priorité.
Et elle aurait pu au moins me laisser la
télécommande.
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