“Il y a deux manières de combattre, l’une avec les lois, l’autre avec la force. La première est propre aux hommes, l’autre nous est commune avec les bêtes.” Machiavel.
"La liberté de l’homme consiste uniquement en ceci qu’il obéit aux lois naturelles parce qu’il les a reconnues lui-même comme telles, et non parce qu’elles lui ont été extérieurement imposées par une volonté étrangère, divine ou humaine, collective ou individuelle, quelconque." Bakounine
"La dictature peut s'installer sans bruit.." Orwell.
On a beau avoir entraîné son être à être plus dans la réserve, dans l'observation à distance, que dans la réaction instantanée, à s'auto-convaincre que notre esprit critique ne doit s'exercer que dans le domaine de compétences que nous maîtrisons, pour moi, la musique, il y a un moment où, même si l'on sait que ce n'est pas bien, comme crever la pustule d'un poil incarné proche de l'anus au risque d'une infection encore plus grave, s'impose un besoin vital de hurler, pour se soulager. Il y a des situations où quand on n'a plus de mains pour ouvrir sa braguette il faut pisser quand même. Il faut savoir se faire du bien, c'est un moindre mal. C'est cela ou avoir le saisissement que l'on va crever de mutisme dans une crise d'asthme social. On sait pourtant qu'à part sur le vent, nos cris ne rebondiront sur rien, n'auront pas d'écho ailleurs que dans le néant, et n'auront pas plus d'effet sur le monde que l'interdiction des cotons tiges en plastique sur la santé des océans. J'avais décidé de la fermer ma grande gueule, mais je ne peux plus. C'est ça ou le cancer. Il est fort probable que je ne débite ici que des conneries, et je l'espère du fond du cœur. Vous me direz. J'aurais au moins le mérite d'être dans l'air du temps.
Je n'ai bien entendu, comme la majorité des commentateurs adoubés ou non par le pouvoir ou ses opposants, aucune légitimité à commenter quoique ce soit. Mais je crois aussi, que la légitimité n'a plus d'autre fonction que d'essuyer la chiasse au cul des larbins de l'oligarchie quant ils ont abusé du caviar totalitaire. Etre vivant est suffisant pour avoir le droit d'hurler sa rage face à un coup d'état. L'escroquerie des Droits de l'Homme a fini d'enterrer toute perspective de révolution. Droits de l'homme riche et propriétaire. Cette fumisterie, dictée par les bourgeois à leur unique profit, n'a en bout de course eu qu'un seul effet : interdire toutes formes classiques de contestation - de même la Convention de Genève n'a fait que légitimer la guerre. Les Droits ont définis les limites de ce qu'il est acceptable de dénoncer ou non, et les modalités de ces dénonciations. Il y a des règles pour faire la révolution. Grivèlerie. Tandis que les possédants s'essuient leurs godasses pleines du sang des gosses d'Afrique sur nos fiches de salaire plus minces chaque jour, nous acceptons gentiment de manifester là où on nous le demande, nous acceptons de nous faire imposer les termes du débat à coup de matraque et de baballes en caoutchouc, et nous les remercions de nous faire sentir vivants ce faisant. Et nous nous récurons les chicots avec notre dignité. En hiérarchisant ce qui est acceptable ou non, nos propriétaires on divisé le Tout pour nous interdire de détricoter les liens qui nous entravent. Plus rien n'a de rapport avec rien.
Nous sommes entrés graduellement dans une ère où le mensonge ne compte plus. Et par rebond la vérité non plus. Travestir le réel n'est plus un problème, en quelques années, appeler un chat un caillou est devenu une banalité, de tous les cotés. Quand la gauche et l'extrême gauche répugnent à renvoyer la violence en travers de la gueule de leurs ennemis, au nom d'une grandeur humaniste de mes couilles, elle n'hésite pas une seconde pour user de désinformations, d'exagérations plus grosses qu'un mammouth gonflé à l'hélium, de ce que la droite molle, dure ou immodérée a depuis longtemps érigé en étalon. Par là, de face ou de coté, les gauches font l'aveu en creux que seul l'exercice du pouvoir les font bander, et l'on ne s'étonne plus que des députés fraîchement élus à l'ouest de l'hémicycle au nom de la défense des pauvres viennent chialer parce qu'ils ont du mal à se loger à Paris avec leurs sept milles balles de rémunération, ou que d'autres dealent avec les agents du pouvoir pour mettre en scène de fausses esclandres à leur profit médiatique.
La grande revanche. Revanche de 1789, revanche de 1848, revanche de 1945, revanche de 1968, revanche de 1981, revanche de 1995. Le sang des Communards ne leur a jamais suffit. Celui des Juifs, des Résistants, des Anarchistes non plus. Stratégie, vicieuse, insidieuse, pernicieuse et pourtant développée au grand jour. Avant de pouvoir attaquer, il faut préparer le terrain. Avant de pouvoir avancer, il faut s'assurer d'avoir pratiqué un déminage complet. Les mines sur ce théâtre d'opération là, ce sont le savoir, l'éducation, la culture, la santé, le salaire, la liberté de circulation, la liberté d'expression. Le pouvoir s'est donc attaché, avec une patience digne d'un cul de jatte gravissant l'Everest, et par des stratagèmes sans cesse renouvelés, à foutre en l'air un par un ces couloirs qui pouvaient amener un peu d'air frais dans nos têtes, à bouffer chaque pion avant de s'attaquer à la garde rapprochée, de violer la reine, puis de buter le roi, tout en maintenant un équilibre délicat entre précarité et misère. On ne pourrait qu'admirer une telle opiniâtreté si son but n'était pas si mortifère. Ainsi, aujourd'hui, un mois de grève peut vous coûter votre baraque, votre emploi, et donc votre santé, votre famille, votre vie. Et même mort, vous ne pouvez plus être en paix. Vous aurez beau avoir subit l'injustice la plus immonde possible, être assassiné en place publique par des flics, l'Appareil salira votre mémoire pour trois procès verbaux impayés, vomira sur la tête de vos orphelins pour ne pas perdre la face. Même les martyrs n'ont plus aucun effet.
En acceptant la "déflation participative" sous Mitterrand, nous avons ouvert la porte de la participation d'un euro chez le toubib et donc à l'assassinat de la Sécurité Sociale, en adoubant la privatisation des autoroutes, nous avons vendu nos ports, nos parkings, nos écoles, nos journaux, nos barrages et nos terres. En renonçant au code du travail, nous avons vendu nos corps, nos familles, nos enfants et leurs culs. Nous avons prostituées nos âmes pour un peu plus de confort au détriment de notre blanc-seing. Le dernier clou dans le couvercle du cercueil aura été de militariser avec armes et bagages les flics si bien qu'on ne distingue plus un condé d'un bidasse. On tire avec des armes de guerres non létales (sic) sur des manifestants pacifiques, mutilant des gosses, des pères et mères de famille, des handicapés et des personnes âgées. Plus besoin de loi martiale. Au nom des smartphones et des pâtes à tartiner. Et malgré l'arrivée d'internet, immense espoir de démocratisation de la connaissance, qui s'est retourné contre nous, bibliothèque infinie devenue une effrayante machine de contrôle et de propagande.
Tout cela ne serait rien, en tout cas pas si grave, si nous disposions encore du minimum d'outils pour simplement penser cette guerre. Mais même cela, ils nous l'ont pris. Même les mots. Adieu travailleurs élèves et pauvres, bienvenue employés apprenants et précaires. Ils ont privatisé le langage pour mieux violer les concepts. De l'utilisation décomplexée à tout venant des oxymores, croissance durable de ta mère, il n'y eût qu'un pas à faire pour remplacer les définitions dans les lexiques. Ainsi l'anarchisme est devenu le chaos, la laïcité est devenue œcuménisme, la liberté sécurité, l'équité l'égalité, la fraternité propriété. Prendre son vélo en ville est devenu une révolution urbaine, le développement personnel l'étape inconditionnelle du mieux vivre ensemble, héros solitaires et vengeurs au nom de l'humanité toute entière sans consultation préalable. Fumiers de romantiques. Pourquoi alors s'étonner quand une députée sur un plateau de télévision assume d'une voix tonitruante qu'elle déteste le mot "solidarité" ? Pourquoi s'offusquer qu'un président de la République au lendemain d'une répression policière sans précédent s'autorise à proclamer en public qu'il "ne peu(t) pas accepter la haine, la violence et l’irrespect" ? Comment dès lors combattre des élus qui affirment que universel est le contraire de général, spécificité le contraire de spécial, que la régression c'est le progrès, que le dialogue c'est la violence ? Comment désosser une presse qui pour ne pas dire qu'un numéro d'urgence est payant, titre qu'il n'est pas totalement gratuit ?
L'abdication face à la dénonciation d'un coup d'état fasciste réside sans doute dans sa mutation. Le fascisme n'a aujourd'hui plus rien à voir avec celui des années trente du vingtième siècle. Il est bien plus subtil, bien plus sournois. Il est 2.0. C'est une start-up. Autrefois propriété de l'état, il est maintenant une force mondialisée, tentaculaire, qui s'est infiltré non pas dans nos sociétés, mais dans nos crânes. En soixante-dix ans de propagande néo-libérale, et plusieurs siècles d’idolâtrie benête des hérauts et des héros, nous avons fini, par fascination romantique morbide, par adhérer à des principes que nous dénonçons pourtant dans le même temps. Cette dichotomie s'illustre par exemple par l'escroquerie de la liberté de consommation, pour laquelle nous acceptons de nous enchaîner à vie à une banque en contractant des crédits pour nos baraques, nos bagnoles, nos vacances, et même à présent, notre bouffe, dans la glorification de l'individualisme, du populisme, des nations même dématérialisées, et du libéralisme, tout en gueulant comme des putois en chaleur contre le capitalisme. Et comment dénoncer un ennemi si c'est aussi se dénoncer soi même ? Nous avons suffisamment à perdre pour ne pas vouloir gagner. Toute cette expropriation de nos corps nous fait chérir l'inutile. Au nom des besoins individuels, crées de toute pièce par l'industrie et le marketing, nous avons abandonné jusqu'à l'idée même du bien commun. Ne nous étonnons pas que la planète toute entière soit en train de prendre feu. Au sens propre.
Si nous ne nous sentons pas encore assez démunis pour aller risquer notre peau, au mieux un œil ou une main, contre un maintien de l'ordre polémologique, c'est aussi parce que notre désir, notre nécessité de contestation s'est diluée dans l'utilisation des réseaux sociaux en dématérialisant la révolte. Que l'on soit de n'importe quel bord ou port, il y a toujours quelque chose à dénoncer. Il y a seulement trente ans, quand le besoin se faisait trop pressant, nous allions dans la rue, nous écrivions à nos élus, nous allions leur botter le cul. On s'engueulait au bistrot, mais la parole circulait de la main à la main et s’arrêtait à la porte du troquet, ou sur le trottoir à coups de mandales molles avinées. La parole ne circule plus, nous croyons parler au monde entier mais nous écrivons sur un miroir. Nous débitons plus de conneries à la minute qu'une buvette du Hellfest sert de bière dans un même temps. Le commentaire tue la pensée. En mai 1968, qui n'est quand même pas mon fantasme révolutionnaire favori, et de loin, la moitié des actifs étaient en grève. La moitié bordel. A présent nous tweetons, nos postons, nous partageons des pétitions en ligne. Pas que cela soit complètement inutile, non, mais cela sert plus que tout le caporalisme qui n'a plus en face de lui qu'une résistance virtuelle - donc aucune - lorsque ses attaques s'enfoncent en profondeur dans notre chair un peu plus chaque jour. La possibilité illimitée du commentaire à n'importe quel sujet nous a fourvoyés. Quand nous y défendons la liberté d'expression, nous oublions qu'en trois cent quarante caractères il est chimérique d'écrire autre chose que de la merde. Et moi le premier putain. Combien de foutues d'heures ai-je perdu à laisser parler mon slip ? Une fois que nous avons vidé notre sac sur le web, que nous reste t'il de ce besoin de hurler ? Rien. Nul n'a gagné de guerre à la pointe de son stylo - encore un fantasme romantique à se passer les couilles à la soude - pourtant bien plus meurtrier qu'un téléphone portable ou un ordinateur. Vous me direz, dans les mains de Joe Pesci, faut voir.
Alors quoi ? C'est bien gentil de nous dérouler tout un tas de constats qui ne valent pas mieux en terme d'impact qu'une mouche filant entre deux lattes d'un store. Tu nous sers quoi d'autre si ce n'est un constat d'échec et une demande de capitulation ? C'est pas faux. Mais ce n'est pas vrai.
Le prisonnier qui cherche à foutre le camp examine la solidité des murs de sa cellule, du scellement de ses barreaux. Pas pour se lamenter sur son sort, ou admirer la maçonnerie, mais pour y voir les failles, repérer les moellons les plus tendres, le mortier effrité, la rouille. Il cherche une brêche. Nous sommes prisonniers d'un système mais il n'y a jamais eu, pour le peu que je connaisse de l'Histoire, de système sans faille, de mécanisme sans faiblesse. Les Gilets Jaunes ont sans le savoir pointé du doigt l'une d'elles. Le simple fait de se rendre visible, à un moment inattendu est déjà une attaque solide, il suffit de voir comment "l'occupation" de ronds points a rendu fou le pouvoir. La surprise est déjà retombée, les flics ont nettoyé les carrefours, et tout cela est déjà imagerie d’Épinal. Mais c'est la preuve qu'en cherchant bien, y'a moyen. Plus l'emprise est forte, et plus chaque évasion a un impact retentissant. Si nous rejetons en bloc (sans séparer ni hiérarchiser les luttes, qui ont toute un ennemi commun, le capitalisme) cette réalité qu'ils nous proposent, et dans le même temps nos intérêts personnels, il nous incombe d'en créer une autre au profit de tous. Elle ne pourra qu'être plus belle, plus majestueuse, plus juste et plus solide car elle sera le fruit d'une action consentie, réfléchie et solidaire. Elle sera une arme de destruction massive d'un monde qui ne repose sur rien d'autre que notre consentement. Nous ne pouvons plus manifester dans la rue sans risquer l'amputation ? Allons faire la sieste par centaines dans les allées des supermarchés. Et si la semaine suivante les flics sécurisent les allées du PQ aux sardines, on fait la même au MacDo. Et ainsi de suite. En renouvelant les formes de la lutte, nous nous ferons renaître. Il faut conquérir ce à quoi ils n'ont pas pensé. Et s'ils sont aussi cons qu'ils le montrent, ils n'ont pas pas pu penser à tout. Ne jouons pas leur jeu. Créons le nôtre.
"Croire au monde c'est aussi bien susciter des événements même petits qui échappent au contrôle, ou faire naître de nouveaux espace-temps, même de surface ou de volume réduits." Deleuze