Ce matin, lors d'une de mes nombreuses pauses que je m'autorise quand je me cuis le cul seul derrière mon bureau à tenter vainement de créer quelque chose, j'enclenche Twitter pour me rassurer sur le mauvais état du monde. Tout va encore mal. Ouf. Je vais bourrer ma cafetière italienne, la pose sur le gaz, et le temps de me rouler une sèche, le nectar crépite dans le duralumin. Je retourne à mon siège, et comme de rituel, je regarde les derniers tweets apparus pendant mon absence de trois minutes, on ne sait jamais, j'aurais pu passer à coté de quelque événement capital et indispensable à nourrir mon anxiété. J'ai une tendance paranoïaque à imaginer le pire, peut être une défense pour ne me réserver que des bonnes surprises. Mais j'ai aussi le talent de ne jamais m'imaginer pouvoir être cueilli par l’inattendu.
Le premier tweet à s'offrir à mon regard pendant que je tâte des lèvres la température de mon café est une dépêche de l'AFP. Higelin est mort. "Ah merde." me dis je, tout simplement, sans plus d'émotion que cela. Dix minutes plus tard, je me rend compte que je suis totalement paralysé devant mes écrans, la main morte sur la souris. Mes yeux me piquent, je les plisse, un flot de larmes ruisselle sur mes joues.
Higelin est un paysage de mon enfance. Comme pour de nombreux humains de ma génération. Nos parents l'écoutaient, ses chansons ont rythmées nos fêtes, nous en chantions les textes sans les comprendre ni en saisir la poésie. Mais ce n'est pas cette nostalgie là qui me fait pleurer, comme un môme pourtant. C'est que me rejaillit en pleine gueule une sale tranche de ma vie.
Je crois que ma première véritable dépression date de la fin de mon adolescence. Pas encore majeur, empêtré dans un premier amour destructeur, ne trouvant aucun repère constructif dans un monde qui je trouvais déjà d'une absurdité totale, je flirtais avec le morbide et la défonce, je démissionnais petit à petit de la vie. Je ne sais plus par quel hasard, une nuit que je tournais en rond autour de mon nombril douloureux, j'allumais la radio et tombait par hasard sur une petite antenne locale qui à cette époque, diffusait en boucle nocturne l'intégralité de l'album "Tombé du ciel.". Je crois bien l'avoir écouté trois fois d'affilé, tellement le mélange de joie et de tristesse m'avait saisi, tellement le soulagement qu'il me procurait était colossal, tellement je me retrouvais dans ces mots. Le lendemain je piquais du blé à ma mère pour aller l'acheter en cassette. Il n'a pas du quitter mon walkman pendant des semaines.
Si je pleure autant aujourd'hui, c'est parce que ce disque, et Jacques par conséquent, m'ont sauvé la vie.
Si je pleure aujourd'hui, c'est parce qu'à chaque fois que j'ai eu l'occasion d'aller le voir en concert, je n'y suis pas allé, trouvant toujours mieux à faire, estimant que il y aurait d'autres occasions. Mais maintenant il n'y en aura plus. Jamais.
Si je te pleure aujourd'hui, c'est que j'aurais voulu te dire je t'aime, et je peux t'expliquer pourquoi, je ressens tellement de peine, quand tes mots s'installent en moi. Quand la solitude me pèse, je peux toujours compter sur toi, pardonne moi, j'ai oublié, que tu faisais parti de moi.
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