L'onglet.
L'imagination, j'aimerai pouvoir la mettre de coté tant elle flatte parfois mon misérabilisme.
Je faisais quelques courses en préparation d'un barbecue d'été, de grands éclats de rires alcoolisés en perspective autour de quelques andouillettes grillées à point. Je tâtais dans ma poche les quelques billets destinés à régler la note d'une copieuse commande pour mes affamés amis, dans cette franchise de boucherie qui propose des paniers de bidoches variées.
Devant moi, un petit vieux, autour des 70 ans, commande un "petit bout d'onglet". Voyeurisme réflexe, j'envisage le papi, modeste, très modeste. Mes yeux remontent jusqu'aux siens, au moment où le jeune boucher lui emballait son steak. Ils étaient amplis d'une reconnaissance indécente envers le commis, comme si le boutonneux apprenti lui offrait là un trésor inestimable qu'il ne méritait pas. Aux mercis vinrent se substituer la peine et la douleur dans son regard. La douleur de celui qui sait reconnaître l'exceptionnel qui devrait être ordinaire. La douleur de celui qui se demande pourquoi il n'a droit qu'aux miettes. La douleur de celui qui ressent l'injustice comme une sensation. Les larmes me sont montées, empathie démesurément incontrôlable, l'appétit s'est perdu dans la compassion. J'ai regardé ses mains, dures de travail, blessées par la survie, de ces myriades de cicatrices qui signent le curriculum vitae de ceux qui en ont chié, en chient, et en chieront encore.
Il a payé en petite monnaie, donnant à cette ferraille la valeur de son sang, puis a quitté le magasin. J'ai pris et réglé ma commande. Depuis, l'onglet a le goût de la buée dans ses yeux.
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