Comme tous les garçons de ma
génération, j'ai été redevable à mon pays de naissance du
service dit militaire. Pour ceux dont le concept est inconnu en
raison de leur jeune âge, il faut expliquer que cela consistait à
donner au minimum dix mois de sa vie, pour aller jouer au soldat dans
divers parcs d'attractions crées par l'armée, voire sur le terrain,
à la vraie guerre. Tout l'enjeu pour un jeune feignant d'étudiant
comme moi, se pensant antimilitariste, était dans l'absolue
nécessité d'échapper à cette obligation, comme à la plupart
d’entre elles d'ailleurs à cette époque. Différentes
alternatives étaient disponibles, du service civil effectué chez
les pompiers, la gendarmerie, que sais je encore d'enthousiasmant, à
l'objection de conscience, qui faisant de vous un honteux réfractaire
à l'utilisation des armes vous triplait presque votre temps de service que
vous pouviez effectuer au mieux, comme un de mes amis, dans un centre d'expositions d'art contemporain, au pire, comme un autre ami, dans un
centre d’équarrissage municipal.
Il y avait cependant des moyens connus pour échapper à cette corvée patriotique, divers motifs de se faire
réformer. Les raisons médicales étaient les plus courantes, pieds
plats, asthme, mauvaise vue, problèmes cardiaques, de dos etc...
mais je jouissais d'une excellente santé malgré une certaine
disposition précoce à l'embonpoint. Notons que le handicap mental
n'a que rarement été considéré comme un frein à la carrière de
militaire, alors que les troubles psychiques, même « seulement »
névrotiques ou sociaux, comme l'homosexualité par exemple (sic),
étaient pris en compte avec un certain sérieux. Il paraît logique,
même pour un militaire, de considérer a priori qu'il est dangereux
de confier un FAMAS à un déséquilibré, même sous contrat avec le
ministère de la Défense. Et c'est sur ce tableau ci, que j'ai
décidé de jouer.
Les « présélections »
étaient organisées dans des casernes où tous les jeunes appelés
étaient soumis à des tests théoriques et physiques, pour
déterminer dans quelle branche particulière ils pourraient être le
plus utile, ou le moins emmerdant selon les cas. On appelait ça
« les 3 jours », même si cela ne durait que 24 heures.
Presque tout se jouait pendant cette journée. Apte ou inapte. Un
certain nombre de mes potes plus âgés que moi avaient déjà passés
ces épreuves, certains à leur grand désespoir avec grand succès,
mais d'autres avaient réussi à berner l'administration militaire et
à se faire réformer, en se faisant passer pour « instable »,
suicidaire, fou de guerre, toxicomane ou autres dangereux sociopathes. C'est à partir de leurs
témoignages que j'ai élaboré ma propre stratégie. Quinze jours
avant l'appel j'ai cessé de me laver,et de changer de vêtements,
j'ai considérablement augmenté ma consommation d'alcool,
et diminué mes heures de sommeil. La veille de l'appel, j'ai passé
la nuit à boire et à vomir du whisky dans la rue, j'ai dormi un peu
sur un banc, et suis allé me rendre aux autorités compétentes au
petit matin.
Je me suis présenté à l'heure,
titubant et puant, le teint jaune et les cernes crasses comme jamais,
sans ma convocation, sans papiers d'identité, juste une vieille
carte de sécu froissée. Autour de moi, dans un grand hall qui
aurait pu être celui d'un hôpital s'il n'avait pas été marron et
kaki, des dizaines d'autres appelés, une grande majorité très
excitée bavarde et bruyante, une minorité silencieuse et anxieuse.
La voix d'un militaire a résonné dans le hall puis dans ma tête
douloureuse parce qu'un militaire ça parle très fort la plupart du
temps.
-Alors écoutez bien !........
SILENCE!...... Vous allez former deux rangs, pour faire la queue, et
remettre votre convocation à ce comptoir. Munissez vous de votre
carte d'identité. Ensuite, vous serez appelés par groupes pour vous
rendre aux différentes salles d'examens. En attendant vous restez
ici et vous attendez !
J'ai regardé le défilé sans bouger
de mon siège. Ils ont tous fourni ce qu'on leur demandait, puis ont
effectivement été appelés et ont disparus les uns après les
autres par une grande porte cochère au fond du hall. Je suis resté
seul. Près d'une heure. J'ai donc entrepris pour passer le temps la
lecture des nombreux prospectus et brochures à disposition, tous
destinés à m'informer sur d'éventuelles filières dans les
différents corps armés, mais le plaisir relatif que me procura
cette littérature illustrée me poussa à finalement fabriquer avec,
une série d'avions en papier, que j’alignais avec méthode le long
des fenêtres, jusqu'à ce qu'un cri me sorte de mon délire.
-Mais qu'est ce que tu fous là toi ?
C'était le type qui était revenu à son comptoir.
-Euh ben, j'ai pas été appelé.
-Quoi ? C'est quoi ton nom ?
-Michelet.
Le type inspecta une liste.
-Ah ben t'es pas dessus. T'as donné ta
convocation ?
-Ben non.
-Hein ? Et pourquoi ?
-Je l'ai pas.
-Quoi ?! Oh putain... Bon, on va
te faire passer avec le prochain groupe qui arrive dans une heure.
Donne moi ta carte d'identité.
-Je l'ai pas.
-Quoi ?!!
Il faut croire qu'il était un peu dur
d'oreille. Il reprit.
-Mais c'est quoi ce mec ? T'as
rien d'autre comme papiers ?
Je lui tendis ma carte de sécurité
sociale.
-Ah non mais laisse tomber là...
Attends...
Il décrocha son téléphone, expliqua
mon cas, attendit une réponse, raccrocha.
-Bon alors tu passes la porte là, tu
prends à gauche et tu rentres dans le 3ème bureau à droite, on va
vérifier ton identité. Allez !
Je passais la porte cochère, pris
volontairement à droite et me mis à arpenter penaud un immense
couloir régulièrement rythmé de portes à demi vitrées jusqu'à ce que retentisse
un « Hé toi ! ». Je me retournais pour me retrouver
face à un gradé. Un gradé c'est un militaire mais avec beaucoup plus de
badges.
-Mais qu'est ce que tu fous là ?
qu'il dit un brin énervé.
J'expliquai en bafouillant. Le type me
pressa jusqu'au bon bureau où on me posa les questions nécessaires
pour établir que j'étais bien moi même, alors que j'étais
persuadé du contraire vu ce qui coulait encore dans mon sang, puis
on m'informa que je passerai avec la prochaine vague, que j'avais
juste à retourner dans le hall et attendre qu'on m'appelle enfin.
Sur le très court chemin du retour je me perdis exprès à nouveau,
et me fit rattraper par le même gradé, sérieusement agacé cette
fois, qui me ramena dans le hall en me traînant par la capuche de ma
gabardine, me gratifiant d'un « Il m'a l'air gratiné celui
là. »
Une demie heure plus tard j'avais donc
suivi un groupe et l'on nous avait menés dans ce qui ressemblait à
une salle de classe. On nous fît répondre à QCM bleu, dont je ne
me souviens plus du contenu exact, car toute mon attention n'était
portée que sur les questions essentielles à ne pas manquer quand
votre but était d'atterrir devant le psychiatre. Alcool : oui.
Quotidiennement : oui. Drogue(s) : oui oui. Suicide(s) :
oui. Et cela n'a pas raté. Dix minutes plus tard, j'ai été sorti
du groupe, et accompagné à l'infirmerie. Dans la salle d'attente,
attendaient avec moi, un hydrocéphale, un type minuscule avec les
yeux injectés de sang enfoncés dans le crâne, un type banal avec
un sweater rouge que je recroiserai plus tard, et un autre
antimilitariste de mon acabit, à en juger par sa dégaine de hippie.
Le premier entretien se déroula avec un infirmier psy, appelé lui
aussi. L'interrogatoire fût des plus sommaires.
-Bon, tu fumes combien de pétards par
jour ?
-Ben je sais pas...
-Bon ben je vais te proposer P4 au
psychiatre, allez retourne dans la salle d'attente et attends qu'on
t'appelle, suivant...
C'est à ce moment que j'ai compris
pourquoi, on vous appelle un appelé. Vous passez votre temps à vous
faire appeler. Le psychiatre était très différent de son
assistant. Très protocolaire, très louvoyant, et j'ai commencé à
flipper. Je lui ai déballé malgré tout, avec une pudeur feinte,
par petits bouts, mon histoire préparée depuis des jours,
mélangeant fiction et réalité ce qui me permit d'avoir
d'authentiques pointes d'émotions. Après un court mais pesant
silence, il me regarda droit dans les yeux et dit :
-Bien. Nous dirons que vous avez le
bénéfice du doute.
À cet instant je jure devant tout ce
qui m'est cher que j'ai entendu une fanfare à l'intérieur de ma
tête. Il me tendit un papier et m'informa que je devais me rendre à
tel bureau pour faire valider mes documents et que je pourrai partir.
Et je ne me perdis pas dans les couloirs cette fois là. On me
tamponna mon feuillet, non sans me titiller un peu. « Ah ouais,
exempté ? T'es sûr de ça ? T'en es vraiment pas
capable ? Ah ah ah asocial mais bien sûr... Tu sais que tant
que j'ai pas signé c'est pas encore gagné hein ? Allez barre
toi... » J'allais ensuite toucher ma solde (6 francs je crois),
et c'est là que je recroisai le hippie. Il allait faire objecteur de
conscience. Sans déconner ? Il était midi, il m'expliqua que
l'on pouvait manger au mess avec les autres avant de partir. Ce que
nous fîmes. Copieux mais bruyant poulet/purée arrosé de nombreux
demis offerts par l'état qui me permirent enfin de sortir de ma
gueule de bois. Sortis de là, nous partîmes attendre nos trains
respectifs jusqu'en fin d'après midi, en dormant vautrés dans
l'herbe d'un parc à proximité de la gare. On devait être en juin,
je devais puer comme un cadavre de hyène, mais je me sentais heureux
comme rarement.
Dans la rame où je m'étais installé,
il y avait une majorité d'appelés au milieu des quelques lycéens
et autres habitués de ce TER, mais qui eux étaient arrivés la
veille, et avaient passé une nuit à la caserne. La plupart étaient
à présent informés de leurs affectations et en discutaient.
Certains dépités, d'autres enthousiastes, déjà clairement dans
leur rôle de bidasse mégalo qui ne tire sa puissance que du groupe.
On était pas loin du « paye ton cul salope ». Sur un
strapontin à l'écart, je reconnus le type banal au sweater rouge de
la salle d'attente du psy. Lui était arrivé en même temps que moi.
Il tremblait de larmes et de trouille, la tête posée dans ses
mains, les coudes sur les genoux. Au bout de quelques minutes, un
groupe de jeunes moins excités et plus compatissants que les autres
finit par le remarquer et vint lui parler. Ce que j'entendis de leur
conversation peut se résumer ainsi : le gamin venait d'un bled
et d'une famille complètement paumée, où l'armée était la seule
chance de voir un peu de pays, ou de s'extraire de sa condition. Tous
ses frères l'avait faite l'armée, et ils avaient pu passer les
permis et tout ça, et à son retour il serait la honte de sa
famille, parce qu'il avait été réformé. C'est pour cela qu'il
pleurait. Et parce que son père allait lui mettre une branlée
mémorable.
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