J'ai bien cru y arriver pourtant. J'avais tenté, dans un élan héroïque, de lâcher mes écrans d'ordis et de téléphone pour une retraite de 4 jours au bord de la mer, loin des réseaux sociaux, des mass médias, pour retrouver le goût des choses simples, pour me reconnecter à la vie, la vraie. Je voulais que les actionnaires d'Herta soient fiers de moi, je voulais incarner cette figure ancestrale du héros qui lutte contre le courant, qui érige des barrages contre les marées. Je me croyais Hercule, j'étais Sisyphe.
Les deux premiers jours furent terribles. De violentes convulsions agitaient mon corps parfois plus d'une minute, une bave moussante aux lèvres, je hurlais, au moindre bip électronique je tombais en PLS, je fondais en larmes, malgré les perfusions de Muscadet et d'huîtres censées apaiser mon mal. Le corps est ainsi fait qu'il peut, quand la douleur est trop forte, éteindre la mémoire, et c'est par le témoignage des proches à mon chevet que je peux donner quelques détails, il faut que j'avoue, je ne me souviens de rien, si ce n'est cette sensation de vide abyssal. Il y eu la phase des pleurs en mode hors connexion, la phase des hurlements par notifications, la phase de stupeur par panne ADSL, la phase de déni par modem 58k, et enfin la phase d'acceptation quand mon regard perçu enfin au delà de la fenêtre de ma chambre, ce que je n'aurais jamais imaginé revoir un jour, la vie.
A la faveur d'un plat de moules de bouchot et d'une fiole de Gewurztraminer, je renaissais aux yeux du monde, j'embrassais à nouveau tel l'enfant sa mère, l'existence pure et saine d'un monde défait de ses pixels et de ses bits. "Tu l'as fait. Tu y es arrivé." Je baissais mon regard sur ma compagne, qui, de ses yeux embués par des larmes d'admiration, semblait remercier l'univers tout entier de m'avoir épargné. Je me levais tremblant, fébrile comme le faon, j'écartais les bras au vent pour l'enlacer, je remplissais mes poumons comme pour la première fois de cet air si bon, rempli de promesses. Je pouvais à nouveau courir et rire, je pouvais danser et chanter. J'étais.
Jusqu'à mon retour à mon domicile.
Mon thérapeute m'avait pourtant bien signifié que tout n'était pas encore gagné, que le plus éprouvant serait de retourner à mon quotidien, et que la tentation serait grande, serait partout, serait peut être fatale, que la récidive pourrait se nicher dans le plus anodin des emails. Mais je me suis cru fort, je me suis cru au dessus de tout ça, je me croyais plus solide que le roc. Jusqu'à ce que, dans un moment de solitude, j'allume en douce mon smartphone, juste "histoire de" me disais je. De me prouver que j'avais réussi. Et j'aurais pu. S'il n'y avait pas eu pendant mon absence ce drame terrible, qui a plongé des dizaines de milliers d'habitants de ma métropole dans la peine, la détresse et la honte. Pendant que je ne m'occupais que de moi, égoïstement, pendant que je revivais, mes proches subissaient encore une fois les assauts de la terreur. Je les avais abandonnés.
Les bips des notifications n’arrêtaient plus, un chant de sirènes numériques, dans lesquels malgré leur similitudes, je pus percevoir une urgence. J'ouvrais tremblant mes messages pour découvrir l'horreur du désastre, pourtant annoncé mais nous n'y avions pas cru. Paris avait eu son drame du Bataclan, nous venions d'avoir l'Opéra Rock Limoges.
Il me faudra des années pour trouver les mots justes à décrire mes émotions à la découverte de cette attaque injuste et obscène, car à chaud, c'est encore un catalogue des douleurs les plus variées qui se bousculent en moi. Des années de luttes, à parler, à convaincre tout au long de mes rencontres que non, Limoges n'est pas une ville de bouseux, n'est pas le degré zéro de la culture, n'est pas l'incarnation de la ringardise absolue, n'est pas encore une de ces minables villes de province qui tente de se la jouer capitale, n'est pas le trou du cul de la France. Des années de combats contre les idées reçues, pour anéantir de le mythe de la porcelaine et des chaussures Weston, de la gare SNCF et du cimetière le plus grand d'Europe comme seuls monuments dignes d'intérêts. Des années d'exorcismes, de rites et de sacrifices druidiques pour conjurer la malédiction qui enclave notre belle cité dans le 12ème siècle. Tout cela, réduit en cendres, parti en fumée, livré au néant, à la merci des railleries des réseaux sociaux, qui en à peine 48 heures avaient déjà opérés leurs manœuvres de décrédibilisation, avec son cortège de moqueries, de railleries, et ce jusque sur des médias nationaux.
Des amis, des anciens collègues, s'étaient radicalisés. Je n'ai rien vu venir. Ou je n'ai rien voulu voir. On pense toujours que cela n'arrive qu'aux autres. Et là, mon erreur, ma défaite, mes désillusions, s'étaient matérialisées dans six minutes de film et de musique, qui allaient faire plus de ravages que toutes les épidémies de l'histoire de la ville. Je savais pourtant qu'en ces temps de désillusion politique et sociale, dans cette période où le pain se fait rare, nul n'est à l'abri, qu'un bon prêcheur mal intentionné suffit à détourner du chemin le plus noble des cœurs, que le ventre qui a faim se nourrirait de gadins, que le noyé voit tout comme une bouée. Encore trop faible, et malgré ma détermination notoire face à l'adversité, je n'ai pas pu supporter cela. Et je vous en demande pardon.
Le mal est le plus fort. Plus fort que l'amour. Plus fort que les moules.
J'ai laissé tomber mon téléphone par terre qui a éclaté en mille morceaux, comme mes espoirs. Maintenant, enfin, je suis en paix, et à l'abri. Dans la douceur du silence et l'infinité de l'obscurité.
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