lundi 31 mars 2014

Ma pitoyable tristesse.

Un lundi presque comme un autre, après une matinée presque comme une autre, après un petit déjeuner presque comme un autre. Une matinée de revue de presse, de travail ordinaire à mes instruments, sans enthousiasme particulier, huiler la machine, penser les jours qui viennent, panser les jours passés.

 Depuis quelques semaines, le repas du matin, c'est café pancake Zoloft clope. Le café pour énerver mes muscles engourdis, le pancake et la confiote pour réveiller le cerveau, le Zoloft pour endormir la petite voix qui me dit que plus rien ne vaut la peine et qu'il n'y a plus qu'à crever, la clope parce que je n'ai pas la volonté d'aller contre mon addiction à la nicotine. C'est cela mon petit déjeuner, une combinaison de diverses molécules destinées à me lancer dans le monde une journée de plus, à me donner les forces ou les illusions qu'il faut y aller coûte que coûte, malgré ma dépendance au fatalisme. Après la matinée se déroule d'elle même, une fois lancé j'oublie, absorbé par mes bêtises musicales, mes piètres tentatives littéraires, mes saillies outrancières sur les réseaux sociaux. Manger quelques restes, et sentir le coup de barre de treize heures, celui auquel je n'échappe plus jamais tant mes nuits sont courtes, tant le sommeil est difficile à trouver, tant mes rêves sont des combats épuisants contre tout ceux que je n'ai jamais pardonné d'avoir trahi ma confiance, d'avoir berné mon innocence, d'avoir violé ma chair dans l'enfance. Mes rêves sont un catalogue d'immondices. Je préfère donc rêver éveillé, car je maîtrise mes songes. Et pourtant je cède malgré tout à l'appel de la sieste, épuisé, je m'effondre sur mon canapé en laissant les infos radio me bercer, comme une comptine obscène qui me rassure. Dors tranquille, le monde continue son inéluctable décrépitude, soit rassuré, tout va bien. Une petite demie heure suffit en général à me redonner l'élan nécessaire à tenir le reste de la journée, jusqu'à ce que passe le coucher du soleil et que le sommeil disparaisse de mes perspectives et que s’entame une nouvelle insomnie.

Mais ce lundi, lendemain d'une défaite cuisante de la majorité en place, parce que vous ne me ferez plus jamais qualifier de tels pantins avec le mot gauche, aux élections municipales, le réveil de ma sieste fût tout à fait surprenant. Le dimanche au soir, malgré le désarroi de beaucoup d'amis, le passage à la droite dure de Limoges historiquement et uniquement historiquement, c'est à dire sur un plan purement théorique ancrée depuis plus de cent ans à gauche, une montée relative du nationalisme sur l'ensemble de l'hexagone, j'avais trouvé le sommeil rapidement et le sourire aux lèvres qui plus est. Parce qu'en mon jardin secret, j'ai toujours nourri des fantasmes d'apocalypse, le plus petit espoir d'une insurrection me remplit de joie, et imaginer qu'enfin, les gens vont descendre dans la rue pour se foutre sur la gueule à coups de parapluies et de manches de pioche pour faire éclater la sincérité au grand jour et proclamer la seule évidence sale et crasse, que nous sommes tous des gros cons, me fait jubiler.

Et voilà qu'endormi armé d'une certaine sérénité, je me réveille rempli d'une pitoyable tristesse, que sur le moment j'accrédite à mon fond noir d'encre que même parfois la chimie la plus blanche n'arrive pas à diluer. Même après plusieurs cafés et les clopes indispensables à leur accompagnement, quelques préparatifs pour l'anniversaire de ma fille, rare soleil de ma vie, pas une once d'optimisme, pas une pincée de joie, pas la moindre demie molle. J'ai repris ma revue de presse et j'ai compris, cela m'a sauté à la gueule comme un cancrelat. J'étais devenu un pariât, j'étais devenu le responsable de la défaite de la démocratie sociale. Moi qui m'imaginait être viscéralement assoiffé de justice et passait des heures à comprendre la métaphysique de la politique avec mes petits moyens d'une raison sans diplôme, je m'étais fourvoyé, je m'étais rendu complice d'une catastrophe annoncée. Je n'avais pas voté. Je m'étais fourvoyé.

Il faudrait pour comprendre mon désarroi être dans ma situation, être dans mon cas, dans la peau de quelqu'un qui pense, manifestement à tort, qu'un arbre malade ne donnera que des fruits rachitiques au mieux, ou pas de fruits du tout. On y mettra tous les engrais du monde, tous les traitements possibles, encore au mieux les fruits auront un goût de merde. Je croyais moi, que le monde est un verger, et qu'il faut savoir arracher un arbre mourant pour en planter un jeune, sain, dont on prendra meilleur soin à l'avenir. Que les plantes ont en elles cette magie de purifier la terre la plus dégueulasse, de transformer la merde en or. Je me voyais en jardinier du monde, à vénérer l'humus, à regarder avec patience et amour ces petites pousses transpercer la glaise et commencer à éclairer le jardin de leur vert tendre et bienveillant, à les guider vers le soleil en prodiguant de judicieuses tailles et sélections des rameaux. J'étais un enfant. Mais je m'étais fourvoyé.

Je m'étais fourvoyé à croire qu'une autre voie, d'autre voix étaient possibles en marge ou en parallèle de ce qu'on a choisi pour moi, sans me consulter, du temps des arrières arrières grands parents, qu'il n'y avait pas d'évidence, que refuser de participer à un jeu pour en dénoncer les règles pouvait être respectable, qu'en tant que citoyen d'une démocratie (sic) je jouissais et de la liberté d'expression, et de la liberté de penser. Les torrents de purin déversés dans la presse et sur les réseaux sociaux à propos des abstentionnistes m'ont dit que je m'étais fourvoyé.

Je m'étais fourvoyé parce que la vérité, sa mère la pute, c'est qu'il faut être résigné à choisir entre la peste et le choléra. Qu'il faut savoir faire mine basse et admettre qu'on plus qu'un seul choix : celui du moins pire. Que parce d'illustres ordures agitent le drapeau de la peur il faut cotiser pour leur construire des bunkers. Parce que la réalité, ce n'est pas l'utopie, ce n'est pas les idées, ce n'est pas l'espoir, ce n'est pas la poésie, c'est cette salope de pragmatisme. C'est des colonnes de chiffres qui dégueulent des ordinateurs numérisant le monde, brevetant le vivant, clic clic clic, à compter les grains de sables pour en évaluer leur valeur marchande et leur donner une concrétude économique pour les rendre palpables et spéculables, c'est des institutions, des corporations, des fédérations contre lesquelles on ne peux lutter qu'en y adhérant par des bouts de papiers longs de milliers de kilomètres de l'entête à la signature, obligés de fait à accorder notre confiance à des inconnus et des criminels faute de mieux, avec pour seul moyen d'expression, de lutte, de contestation, de revendication, un putain de bulletin de vote plus petit qu'une feuille de papier hygiénique, fourré à la va vite dans une urne stérile et transparente seulement d'apparence. Merde alors. Je croyais qu'une urne, c'était pour y mettre les cendres de l'être aimé. Je m'étais fourvoyé.

Demain je double les doses de Zoloft et j'irai voter aux européennes alors. Ça me fera oublier que j'avais voté NON à Maastricht. Après j'irai astiquer mon manche de pioche, au cas où je me serais encore fourvoyé.

2 commentaires:

  1. Que ton magnifique texte ne te dédouane pas de ta faute qui est de ne pas être allé voter et tout ce qui s'en suit...

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  2. j'ai cru comprendre que tu t'occupais de la CIP limousin comment fait t'on pour rentrer en contact avec vous? mon adresse mel :deucalion87@gmail.com
    cordialement philippe.

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