dimanche 19 mai 2013

Du gras double.

Le gras double est une partie de l'appareil digestif du boeuf, une membrane entourant l'estomac semble t'il. La particularité de cette tripaille je crois est qu'elle est particulièrement viandarde. Contrairement à ce que son nom indique, le gras double ne l'est pas du tout, gras. Tripe goûteuse sans être forte comme de la tripe de porc.

 J'ai toujours cuisiné de deux façons différentes les tripes. Vin blanc-oignons-carottes, ou cumin-chorizo-fayots. Mais la consistance particulière du gras double, et son goût plus subtil, ont appelé autre chose. En bouche, la texture de cette viande, un peu ferme et puis tendre tout d'un coup, m'ont fait penser à la noix de St Jacques.

J'ai commencé par laver plus que de raison mon gras, dans de l'eau glacée et citronnée, en faisant infuser un bouillon de poisson, parfumé au poivre de sichuan, de romarin, d'aneth, de vin blanc sec. Le gras a ensuite cuit là dedans, peut être trois heures, jusqu'à la texture idéale de mâche, voire un poil trop mou. J'ai égouté et refroidit.

Une poêle, un bon beurre noisette, quand le beurre cesse de chanter dans la sauteuse, il est noisette, faire sauter le gras double pour bien le dorer, déglacer avec un appareil crème double, jus de citron, ciboulette et oseille.

Pleurer.

jeudi 16 mai 2013

Proposition #1

Nous sommes gouvernés depuis des décennies par tout un tas d'hommes et plus récemment de femmes tous très brillants. Et malgré tout nous sommes dans un merdier sans nom. Je me disais tout à l'heure, que le problème des politiques, c'est qu'ils sont trop intelligents.

Je propose de mettre au pouvoir des cons. Ça ne pourra pas être pire.

Du texte #1.

C'est bien un titre qui commence par "Du". Ça fait philosophe.

Un blog, c'est tout sauf de la littérature. J'en ai rien à cirer de la littérature. J'écris parce que j'aime ça, comme j'aime préparer des ris de veau ou une ratatouille, j'aime malaxer mélanger cuire, et goûter ce que ça donne. J'écris parce que les mots se bousculent. j'écris pour ordonner ma pensée, je voudrais écrire sans m'en rendre compte, comme pour respirer.

L'avantage d'être un inculte, de n'avoir aucun référent, c'est que l'on peut créer sans entrave, sans chercher à se placer ici ou là, sans objectif, juste par besoin. Je ne cherche pas à faire mieux que Coste quand je pisse dans la neige. Je pisse c'est tout. Et le papier torche les mots de l'encre plume.

lundi 13 mai 2013

Aphorisme sans fondement #2

Le sens de la vie n'est pas dans le malheur des autres.

Exempté.

Comme tous les garçons de ma génération, j'ai été redevable à mon pays de naissance du service dit militaire. Pour ceux dont le concept est inconnu en raison de leur jeune âge, il faut expliquer que cela consistait à donner au minimum dix mois de sa vie, pour aller jouer au soldat dans divers parcs d'attractions crées par l'armée, voire sur le terrain, à la vraie guerre. Tout l'enjeu pour un jeune feignant d'étudiant comme moi, se pensant antimilitariste, était dans l'absolue nécessité d'échapper à cette obligation, comme à la plupart d’entre elles d'ailleurs à cette époque. Différentes alternatives étaient disponibles, du service civil effectué chez les pompiers, la gendarmerie, que sais je encore d'enthousiasmant, à l'objection de conscience, qui faisant de vous un honteux réfractaire à l'utilisation des armes vous triplait presque votre temps de service que vous pouviez effectuer au mieux, comme un de mes amis, dans un centre d'expositions d'art contemporain, au pire, comme un autre ami, dans un centre d’équarrissage municipal.

Il y avait cependant des moyens connus pour échapper à cette corvée patriotique, divers motifs de se faire réformer. Les raisons médicales étaient les plus courantes, pieds plats, asthme, mauvaise vue, problèmes cardiaques, de dos etc... mais je jouissais d'une excellente santé malgré une certaine disposition précoce à l'embonpoint. Notons que le handicap mental n'a que rarement été considéré comme un frein à la carrière de militaire, alors que les troubles psychiques, même « seulement » névrotiques ou sociaux, comme l'homosexualité par exemple (sic), étaient pris en compte avec un certain sérieux. Il paraît logique, même pour un militaire, de considérer a priori qu'il est dangereux de confier un FAMAS à un déséquilibré, même sous contrat avec le ministère de la Défense. Et c'est sur ce tableau ci, que j'ai décidé de jouer.

Les « présélections » étaient organisées dans des casernes où tous les jeunes appelés étaient soumis à des tests théoriques et physiques, pour déterminer dans quelle branche particulière ils pourraient être le plus utile, ou le moins emmerdant selon les cas. On appelait ça « les 3 jours », même si cela ne durait que 24 heures. Presque tout se jouait pendant cette journée. Apte ou inapte. Un certain nombre de mes potes plus âgés que moi avaient déjà passés ces épreuves, certains à leur grand désespoir avec grand succès, mais d'autres avaient réussi à berner l'administration militaire et à se faire réformer, en se faisant passer pour « instable », suicidaire, fou de guerre, toxicomane ou autres dangereux sociopathes. C'est à partir de leurs témoignages que j'ai élaboré ma propre stratégie. Quinze jours avant l'appel j'ai cessé de me laver,et de changer de vêtements, j'ai considérablement augmenté ma consommation d'alcool, et diminué mes heures de sommeil. La veille de l'appel, j'ai passé la nuit à boire et à vomir du whisky dans la rue, j'ai dormi un peu sur un banc, et suis allé me rendre aux autorités compétentes au petit matin.

Je me suis présenté à l'heure, titubant et puant, le teint jaune et les cernes crasses comme jamais, sans ma convocation, sans papiers d'identité, juste une vieille carte de sécu froissée. Autour de moi, dans un grand hall qui aurait pu être celui d'un hôpital s'il n'avait pas été marron et kaki, des dizaines d'autres appelés, une grande majorité très excitée bavarde et bruyante, une minorité silencieuse et anxieuse. La voix d'un militaire a résonné dans le hall puis dans ma tête douloureuse parce qu'un militaire ça parle très fort la plupart du temps.

-Alors écoutez bien !........ SILENCE!...... Vous allez former deux rangs, pour faire la queue, et remettre votre convocation à ce comptoir. Munissez vous de votre carte d'identité. Ensuite, vous serez appelés par groupes pour vous rendre aux différentes salles d'examens. En attendant vous restez ici et vous attendez !

J'ai regardé le défilé sans bouger de mon siège. Ils ont tous fourni ce qu'on leur demandait, puis ont effectivement été appelés et ont disparus les uns après les autres par une grande porte cochère au fond du hall. Je suis resté seul. Près d'une heure. J'ai donc entrepris pour passer le temps la lecture des nombreux prospectus et brochures à disposition, tous destinés à m'informer sur d'éventuelles filières dans les différents corps armés, mais le plaisir relatif que me procura cette littérature illustrée me poussa à finalement fabriquer avec, une série d'avions en papier, que j’alignais avec méthode le long des fenêtres, jusqu'à ce qu'un cri me sorte de mon délire.

-Mais qu'est ce que tu fous là toi ? C'était le type qui était revenu à son comptoir.
-Euh ben, j'ai pas été appelé.
-Quoi ? C'est quoi ton nom ?
-Michelet.

Le type inspecta une liste.

-Ah ben t'es pas dessus. T'as donné ta convocation ?
-Ben non.
-Hein ? Et pourquoi ?
-Je l'ai pas.
-Quoi ?! Oh putain... Bon, on va te faire passer avec le prochain groupe qui arrive dans une heure. Donne moi ta carte d'identité.
-Je l'ai pas.
-Quoi ?!!

Il faut croire qu'il était un peu dur d'oreille. Il reprit.

-Mais c'est quoi ce mec ? T'as rien d'autre comme papiers ?

Je lui tendis ma carte de sécurité sociale.

-Ah non mais laisse tomber là... Attends...

Il décrocha son téléphone, expliqua mon cas, attendit une réponse, raccrocha.

-Bon alors tu passes la porte là, tu prends à gauche et tu rentres dans le 3ème bureau à droite, on va vérifier ton identité. Allez !

Je passais la porte cochère, pris volontairement à droite et me mis à arpenter penaud un immense couloir régulièrement rythmé de portes à demi vitrées jusqu'à ce que retentisse un « Hé toi ! ». Je me retournais pour me retrouver face à un gradé. Un gradé c'est un militaire mais avec beaucoup plus de badges.

-Mais qu'est ce que tu fous là ? qu'il dit un brin énervé.

J'expliquai en bafouillant. Le type me pressa jusqu'au bon bureau où on me posa les questions nécessaires pour établir que j'étais bien moi même, alors que j'étais persuadé du contraire vu ce qui coulait encore dans mon sang, puis on m'informa que je passerai avec la prochaine vague, que j'avais juste à retourner dans le hall et attendre qu'on m'appelle enfin. Sur le très court chemin du retour je me perdis exprès à nouveau, et me fit rattraper par le même gradé, sérieusement agacé cette fois, qui me ramena dans le hall en me traînant par la capuche de ma gabardine, me gratifiant d'un « Il m'a l'air gratiné celui là. »

Une demie heure plus tard j'avais donc suivi un groupe et l'on nous avait menés dans ce qui ressemblait à une salle de classe. On nous fît répondre à QCM bleu, dont je ne me souviens plus du contenu exact, car toute mon attention n'était portée que sur les questions essentielles à ne pas manquer quand votre but était d'atterrir devant le psychiatre. Alcool : oui. Quotidiennement : oui. Drogue(s) : oui oui. Suicide(s) : oui. Et cela n'a pas raté. Dix minutes plus tard, j'ai été sorti du groupe, et accompagné à l'infirmerie. Dans la salle d'attente, attendaient avec moi, un hydrocéphale, un type minuscule avec les yeux injectés de sang enfoncés dans le crâne, un type banal avec un sweater rouge que je recroiserai plus tard, et un autre antimilitariste de mon acabit, à en juger par sa dégaine de hippie. Le premier entretien se déroula avec un infirmier psy, appelé lui aussi. L'interrogatoire fût des plus sommaires.

-Bon, tu fumes combien de pétards par jour ?
-Ben je sais pas...
-Bon ben je vais te proposer P4 au psychiatre, allez retourne dans la salle d'attente et attends qu'on t'appelle, suivant...

C'est à ce moment que j'ai compris pourquoi, on vous appelle un appelé. Vous passez votre temps à vous faire appeler. Le psychiatre était très différent de son assistant. Très protocolaire, très louvoyant, et j'ai commencé à flipper. Je lui ai déballé malgré tout, avec une pudeur feinte, par petits bouts, mon histoire préparée depuis des jours, mélangeant fiction et réalité ce qui me permit d'avoir d'authentiques pointes d'émotions. Après un court mais pesant silence, il me regarda droit dans les yeux et dit :

-Bien. Nous dirons que vous avez le bénéfice du doute.

À cet instant je jure devant tout ce qui m'est cher que j'ai entendu une fanfare à l'intérieur de ma tête. Il me tendit un papier et m'informa que je devais me rendre à tel bureau pour faire valider mes documents et que je pourrai partir. Et je ne me perdis pas dans les couloirs cette fois là. On me tamponna mon feuillet, non sans me titiller un peu. « Ah ouais, exempté ? T'es sûr de ça ? T'en es vraiment pas capable ? Ah ah ah asocial mais bien sûr... Tu sais que tant que j'ai pas signé c'est pas encore gagné hein ? Allez barre toi... » J'allais ensuite toucher ma solde (6 francs je crois), et c'est là que je recroisai le hippie. Il allait faire objecteur de conscience. Sans déconner ? Il était midi, il m'expliqua que l'on pouvait manger au mess avec les autres avant de partir. Ce que nous fîmes. Copieux mais bruyant poulet/purée arrosé de nombreux demis offerts par l'état qui me permirent enfin de sortir de ma gueule de bois. Sortis de là, nous partîmes attendre nos trains respectifs jusqu'en fin d'après midi, en dormant vautrés dans l'herbe d'un parc à proximité de la gare. On devait être en juin, je devais puer comme un cadavre de hyène, mais je me sentais heureux comme rarement.

Dans la rame où je m'étais installé, il y avait une majorité d'appelés au milieu des quelques lycéens et autres habitués de ce TER, mais qui eux étaient arrivés la veille, et avaient passé une nuit à la caserne. La plupart étaient à présent informés de leurs affectations et en discutaient. Certains dépités, d'autres enthousiastes, déjà clairement dans leur rôle de bidasse mégalo qui ne tire sa puissance que du groupe. On était pas loin du « paye ton cul salope ». Sur un strapontin à l'écart, je reconnus le type banal au sweater rouge de la salle d'attente du psy. Lui était arrivé en même temps que moi. Il tremblait de larmes et de trouille, la tête posée dans ses mains, les coudes sur les genoux. Au bout de quelques minutes, un groupe de jeunes moins excités et plus compatissants que les autres finit par le remarquer et vint lui parler. Ce que j'entendis de leur conversation peut se résumer ainsi : le gamin venait d'un bled et d'une famille complètement paumée, où l'armée était la seule chance de voir un peu de pays, ou de s'extraire de sa condition. Tous ses frères l'avait faite l'armée, et ils avaient pu passer les permis et tout ça, et à son retour il serait la honte de sa famille, parce qu'il avait été réformé. C'est pour cela qu'il pleurait. Et parce que son père allait lui mettre une branlée mémorable.

lundi 6 mai 2013

Aphorisme sans fondement #1

Le silence songe.

Rencontre #2

L'onglet.

L'imagination, j'aimerai pouvoir la mettre de coté tant elle flatte parfois mon misérabilisme.

 Je faisais quelques courses en préparation d'un barbecue d'été, de grands éclats de rires alcoolisés en perspective autour de quelques andouillettes grillées à point. Je tâtais dans ma poche les quelques billets destinés à régler la note d'une copieuse commande pour mes affamés amis, dans cette franchise de boucherie qui propose des paniers de bidoches variées.
 Devant moi, un petit vieux, autour des 70 ans, commande un "petit bout d'onglet". Voyeurisme réflexe, j'envisage le papi, modeste, très modeste. Mes yeux remontent jusqu'aux siens, au moment où le jeune boucher lui emballait son steak. Ils étaient amplis d'une reconnaissance indécente envers le commis, comme si le boutonneux apprenti lui offrait là un trésor inestimable qu'il ne méritait pas. Aux mercis vinrent se substituer la peine et la douleur dans son regard. La douleur de celui qui sait reconnaître l'exceptionnel qui devrait être ordinaire. La douleur de celui qui se demande pourquoi il n'a droit qu'aux miettes. La douleur de celui qui ressent l'injustice comme une sensation. Les larmes me sont montées, empathie démesurément incontrôlable, l'appétit s'est perdu dans la compassion. J'ai regardé ses mains, dures de travail, blessées par la survie, de ces myriades de cicatrices qui signent le curriculum vitae de ceux qui en ont chié, en chient, et en chieront encore.

 Il a payé en petite monnaie, donnant à cette ferraille la valeur de son sang, puis a quitté le magasin. J'ai pris et réglé ma commande. Depuis, l'onglet a le goût de la buée dans ses yeux.